"l'un des pianistes les plus sensibles et exigeants de l'Hexagone" Citizen Jazz - 2023

 

Pierre-François Blanchard, du Moi à l’Autre 

 

Pierre-François Blanchard fait partie de ces héros romantiques contemporains dont l’art traduit un propos aussi salvateur qu’essentiel : l’Intime ne va pas sans l’Autre. L’Intime-Autre. Le trait d’union résume, à la fois, la personnalité du pianiste et la musique qu’il façonne. Et cela, depuis que son dessein existentiel lui est apparu, à 7 ans à peine, alors que, sur les ondes, passe un morceau de blues. Piano solo. Nous sommes à Nantes, où il a vu le jour. L’enfant, qui ignore encore que le reste de son existence fera presque corps avec cordes et touches boisées, est propulsé dans une autre dimension. “Je veux faire ça”, lance-t-il alors à sa mère. “Faire ça”? C’est cultiver le blues. C’est édifier une musique-labyrinthe qui lui est propre mais où l’on croise aussi d’autres bâtisseurs, des figures qui l’ont éduquées comme il dit, de Pierre Barouh à Archie Shepp, et dont les fils d'Ariane mêlent mille nuances de… bleu. 

 

Ce sont les fils d’une pelote de laine, comme celle de L’écriture de soi du dessinateur de presse français Serguei. Ce sont aussi les divers cours d’eau qui, une fois devenus fleuves, donnent lieu à la mer brumeuse aussi calme qu’agitée avec laquelle il compose - tel Le Voyageur contemplant une mer de nuages du peintre allemand Friedrich -. Que nous dit le voyageur qu’est Pierre-François Blanchard? Qu’il convient d’habiter le présent, de se nourrir de tout ce qui nous entoure, ou, comme le disait Nina Simone, de s’attacher à “refléter” notre époque, de s’en faire un devoir en tant qu’artiste.  

 

Cette conviction, il la doit aussi au chanteur et compositeur feu Pierre Barouh, artisan de la bande-son du Un homme et une femme de Claude Lelouch. Il a été son pianiste pendant cinq ans. “Pierre était une sorte de chaman, un initiateur, un poète, … Il était extrêmement libre dans sa façon de transmettre et de créer”, dit Pierre-François Blanchard - qui a fait ses premières gammes au Conservatoire de Saint-Nazaire (il y obtient son DEM), décroche son DE de jazz, avant de s’envoler pour les Pays-Bas où il étudie au Conservatoire Royal de La Haye - . La liberté dans le geste artistique… Cultiver la parcimonie, exprimer la saudade, cette forme de mélancolie heureuse. Mais surtout, ce presque-mantra, emprunté au poète Vinicius de Moraes, que Pierre Barouh répétait à l’envi : “La vie c’est l’art des rencontres”. Voilà qui ponctue son parcours avec, pour point d’orgue, “son coup de foudre artistique” pour la chanteuse Marion Rampal. Il la rencontre lors de ses aventures avec la compagnie Panthéâtre de Linda Wise et Enrique Pardo - dédiée aux études vocales et au théâtre "chorégraphique". En tant que pianiste,  compositeur et enseignant, il s’attache à l’improvisation libre. “Cette discipline m’a permis de me reconnecter à mon “lieu créatif”. Avec Panthéâtre, j’ai pu m’en servir comme outil pédagogique à l’endroit des  élèves-chanteurs”

 

Avec Marion, d’autres fils viennent agrémenter la pelote de laine. Celui de leur duo, né en 2015 et qu’ils baptisent Le Secret, mais aussi de la création de leur label et association, Les Rivières souterraines. Outre Le Secret, la structure abrite leur spectacle jeune public, L’île aux chants mêlés, et les formations de Marion Rampal comme Main Blue puis Tissé auquel notre pianiste prend largement part. Grâce à la chanteuse, il noue aussi une relation artistique avec le saxophoniste Raphaël Imbert dont il devient l’accompagnateur. “Raphaël est un visionnaire. Il m’a permis de révéler une forme d’énergie brute et une sorte de feu tapies en moi. Ce sont deux éléments qui composent avec la délicatesse de mon jeu”

 

Et puis, il y a cette phrase, glissée à son oreille, à l’occasion d’un concert, en 2017, du Main Blue de Marion Rampal avec la batteuse Anne Paceo (Festival Au Grès du Jazz). “You’ve got a great feeling for the blues”. C’est Archie Shepp qui loue la finesse de son jeu et que Pierre-François Blanchard suivra sur le chemin de la spiritualité, au sein de son quartette. “Pierre était un poète, il cultivait l’amour des mots de façon ludique. Archie, lui, livre sa poésie avec ardeur”, dit le musicien qui a, alors, à cœur de continuer à se mettre au service de la musique des Autres pour “grandir” et mûrir son art. Le tout en continuant à jongler avec ses contemplations euphoriques et sa lumineuse mélancolie, qu’il exhume de son for intérieur, et qu’il n’hésite pas à regarder en face. 

 

Un voyage, intime donc, sans cesse recommencé, et au sein duquel l’Autre prend aisément place et donne lieu à la création de sentiers cotonneux, de ponts recouverts d’une verdure automnale, de frontières qu’il est aisé de traverser. “La musique nous impose une exigence qui, certes, vient de l’intérieur de nous, qu’il nous faut travailler, mais qui finit par nous transcender. On sculpte, on obéit au propos supérieur qu’est l’art de la musique puis on s’en délivre pour mieux le communiquer aux autres”, clame le pianiste.

 

Le pianiste-compositeur de jazz, attaché à l'écriture classique et au contrepoint, se raconte et nous donne l'occasion de nous raconter aussi. C'est toute la singularité de la musique de Pierre-François Blanchard, une matière mouvante dont émane l'écriture de soi destinée aux autres.